In memoriam

Aoumeur MANSOURI

Dit "Jimmy"

Gerrara 1934 - Poitiers 2005




     Aoumeur (*) Mansouri nous a quittés la nuit dernière et le Poitou a cessé, pour moi, de faire partie du Territoire des Oasis. Son corps sec et endurant de nomade a résisté jusqu'au bout aux deux fléaux inexorables qui l'ont atteint en même temps et l'ont miné sournoisement depuis deux ans sans avoir jamais réussi à l'accabler.
    Il en a bien fallu deux : un seul n'eût jamais suffi.

     Né à Guerrara en 1934 (enfin, "présumé en"...) Aoumeur était un juste (que j'ai du mal à employer le passé !). Il était de cette race solide de Ksouriens du Sud algérien, mélange subtil de sang arabe nomade, de fond berbère autochtone et de noir Soudanais (on dirait aujourd'hui Malien) à cause de ces femmes qu'il fallait bien aller chercher plus au sud pour remplacer celles que le paludisme décimait régulièrement.
     C'est une race magnifique. Elle colle à ce pays qui l'a forgé à ses valeurs et est devenue aussi attachante que lui. Simplicité, droiture et générosité sont ses traits essentiels.
     Aoumeur y ajoutait une personnalité d'exception.
     Aoumeur était un homme libre. À tous les sens du terme.
     Aoumeur surtout était mon frère.
     Pas un simple mot.
     Les liens du coeur peuvent dépasser ceux du sang.

     Exilés tous les deux à Poitiers par les fantaisies de l'Histoire, nous nous y étions retrouvés avec bonheur. Deux sahariens suffisent à recréer tout le Sahara. Merveilleuse continuité, tout d'un coup, avec cette enfance initiatique dans la palmeraie d'Ouargla à laquelle je me sens redevable, peut-être, du meilleur.
     Merveilleuse complicité aussi.
     Aoumeur était tout à la fois : intelligence, curiosité, finesse, générosité, bonté sans limite, rectitude absolue et, à côté de ça, un vrai caractère d'homme et une force d'âme peu commune.

     Aoumeur a terminé en sédentaire une vie de labeur nomade et variée. Il a assuré pendant 20 ans les responsabilités techniques de la désinfection au CHU de Poitiers. Comme ailleurs, il y a été exemplaire et a gagné la considération de tous.
    Aoumeur a eu, dans la simplicité, un parcours magnifique que je raconterai un jour sur Es'mma car c'était un de nos projets.
     Aoumeur a partagé avec nous d'avoir aimé Alger et d'y avoir vécu.
     Racontés avec drôlerie ses souvenirs seront bientôt sur le site.
     Aoumeur a choisi la France.
     Profondément.
     Aoumeur me laisse un filleul, presque un deuxième fils, Laurent, baptisé selon sa volonté dans la foi catholique puisque c'est "celle des gens d'ici", preuve d'intelligence suprême de ce croyant sincère qui percevait pourtant d'instinct, que Dieu se soucie plus du mouvement des coeurs que de celui des langues et même des rites.
     Aoumeur reposera en terre de Poitou.
     C'est ainsi qu'il l'avait choisi.
     Quelques poignées de sable de Guerrara, jetées sur son cercueil, le reliront à sa terre natale.
     Un Père Blanc ayant jadis servi au M'zab, viendra, dans les deux langues, bénir sa dépouille et accompagner son départ d'une prière universelle. Un de ces Pères Blancs que son enfance dans la palmeraie lui avait appris à respecter et à aimer car ils y faisaient partie de la vie.

     Brigitte, son épouse, Kamel, Nelly et Laurent, ses enfants, Ali son frère aîné, resté au Pays et tout le reste de sa famille savent combien je partage leur tristesse.

     Adieu Frère. Va ton chemin paisible jusqu'au Très Haut par les pistes invisibles que trace la Grande Aïeule, et que la terre te soit légère.

Jean-Louis Jacquemin
Poitiers le 29 juillet 2005


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Aoumeur, jeune-homme, dans la palmeraie de Guerrara

(*) NB : Il s'agit du prénom Omar, prononcé à la manière, un peu chantante, des Oasis, que le fonctionnaire d'Etat Civil français a transcrit trop fidèlement. Petite originalité pleine de charme à laquelle personnellement je trouve une sonorité attachante.