LES CLOCHERS DE CHEZ NOUS

Petite histoire de l'église espagnole
(première époque)

Avec des vrais morceaux entiers d'un texte original
- facilement reconnaissable à ses imparfaits du subjonctif -
paru dans "L'Algérie Catholique".


Par Gérald Dupeyrot

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"Un édifice de 25 mètres de long sur 14 mètres de largeur, dont le bas sert de presbytère et dont la partie supérieure devient une véritable et coquette petite église". C'était en 1869, date de construction de l'église. Ici, nous sommes en 1900, ou pas loin : à l'angle de la rue Denfert-Rochereau (à gauche elle va vers le marché Clauzel) et de la rue Tirman (celle qui descend devant nous). Dans cette dernière, les arbres du jardin du consulat d'Espagne dépassent du mur un peu plus loin à gauche. En face d'eux se trouve la rue Laplace, et un peu plus bas à droite l'école Clauzel. Au coin tout à droite, on voit l'amorce d'un jardin ou d'un jardinet à la place de ce qui sera le magasin d'antiquités de Monsieur Poggi et l'immeuble du N° 11.


Plantons le décor... On n'aura pas de mal,
y'a rien, ou presque rien.


   Nous sommes le 24 août 1869. L'Archevêque d'Alger, Monseigneur Lavigerie, se détermine à fonder une paroisse à l'Agha. Entre les portes d'lsly (1) et l'hôpital civil dit "de Mustapha", il y a un espace assez étendu formé en grande partie de terrains vagues et incultes, et de quelques îlots de maisons disséminés en trois ou quatre points. Le seul notable de ces groupements d'habitations, c'est le village d'lsly, sur la colline, au pied du fort l'Empereur. Par ailleurs, quelques maisons, d'assez chétive apparence, font suite à la prison du Lazaret (2) et bordent la route de Constantine. La rue de la Liberté (3), qui s'appelle alors rue des Colons, faisant en quelque sorte bretelle, relie la route de Mustapha Supérieur (4) à la route inférieure (5).

   En dehors de ces quartiers, habités par une population d'ouvriers et de pauvres, il n'y a que quelques villas éparses sur ce terrain coupé de ravins, où quelques chevriers font brouter leurs troupeaux. Toute cette étendue plutôt désolée, c'est ce qui sera notre quartier...

   On peut estimer à 1.500 âmes la population de toute cette zone, qui fait partie de la paroisse de Mustapha-Inférieur (6). L'éloignement de l'église paroissiale rend difficile le service religieux (il faut monter à Sainte-Marie, en haut des jardins du Palais d'Été ou se rendre à Alger, à l'intérieur des remparts). Monseigneur Lavigerie s'en trouve préoccupé, en même temps qu'il entrevoit l'avenir de cette localité. Il fait d'abord une tentative auprès des Capucins de France pour les amener à se charger de la fondation d'une paroisse à l'Agha. Mais ceux-ci, pas fous, reculent devant l'exiguïté des ressources et les chances à courir. C'est donc à un des prêtres du diocèse d'Alger qu'échoit "l'honneur" de cette fondation : Monsieur l'Abbé Ribolet, vicaire de la Métropole, est mandé par l'Archevêque qui lui offre de le nommer curé de cette future paroisse (bof), lui garantissant un traitement de prêtre auxiliaire de 1.800 francs (mouais), et de plus l'aumônerie de la prison centrale du Lazaret qui rapporte 600 francs (Ah ? Alors...), et qui devrait l'indemniser de la location du presbytère (wouah, l'arnaque !). Car on est aux mauvais jours de l'Empire, la paroisse ne peut être encore reconnue par l'Etat, et la commune (des mécréants !) n'est disposée à faire aucune subvention.

   C'est peu pour louer un local provisoire pouvant servir d'église, un presbytère, et pour subvenir aux frais divers qu'entraînerait l'organisation du culte, l'achat des vases sacrés, des ornements et de tout ce qui est nécessaire à une église. C'est même carrément chiche !

   "Mais dans l'ordre Providentiel, les pauvres commencements sont le gage des belles espérances, et cette indigence première appela les bénédictions du ciel plus larges qu'on eût put l'augurer". (*)

   Dès l'acceptation de Monsieur l'abbé Ribolet, l'Archevêque fait déterminer par son vicaire général, Monsieur Suchet, les limites (7) de la nouvelle paroisse qui du nord au sud doit s'étendre depuis les remparts de la ville (sur l'emplacement des futurs boulevard Laferrière et square Guynemer) jusqu'au ravin profond qui deviendra un jour le boulevard Victor-Hugo.

(1) Dont les ponts-levis reliaient les communes d'Alger et de Mustapha, séparées par les remparts qui ont fait place au boulevard Laferrière.

(2) Sur l'emplacement duquel ont été construites les maisons de 1'agriculture et des étudiants du boulevard Baudin.

(3) Plus tard rue Richelieu.

(4) Plus tard rue Michelet.

(5) Plus tard boulevard Baudin et rue Sadi-Carnot.

(6) Plus tard paroisse St-Bonaventure.

(*) extrait du texte original.

(7 ) "La rue Burdeau et l'artère principale de la Robertsau jusqu'à sa jonction avec la paroisse d'EI-Biar; à l'Ouest, la montagne jusqu'à la route d'EI-Biar à la hauteur du chemin qui borde le Fort l'Empereur, et l'axe de cette route jusqu'aux Portes du Sahel."

8 décembre 1869 : première église à Mustapha
(patience, c'est pas encore l'église espagnole)



   Dès ce moment, le nouveau curé se met en quête d'un local capable de contenir au moins un petit noyau de fidèles, mais il rencontre là la plus grande difficulté. Aucune construction n'est assez vaste pour remplir ce but, c'est d'une manière presque désespérée qu'il poursuit ses recherches pendant de longs jours. Enfin, il s'avise de demander à Monsieur Vidal, propriétaire, la location d'une sorte de hangar sis en contrebas au bord de la route de Mustapha Supérieur et qui sert de dortoir à une escouade de prisonniers détachés là au service de ce Monsieur, pour la fabrication de chapeaux. (8)

   Si insuffisant et si misérable que soit ce réduit, il est encore le seul où il soit possible de réunir une centaine de fidèles. Le curé insiste pour en obtenir la location, même à un prix très élevé proportionnellement à la valeur. Mais Monsieur Vidal résiste, à cause, dit-il, du dérangement que cela va mettre dans sa fabrique. Finalement, il cède, et consent à la location, moyennant une somme annuelle de 1.100 francs.

   La pauvre église dont l'ordinaire s'était trouvé ainsi amélioré par quelques donatrices super-généreuses (9), est ouverte aux fidèles le 8 décembre 1869, fête de l'Immaculée-Conception.

(8) Selon le plan de 1878 ci-dessous que Claude Bonvalot avait fourni à Es'mma (salut, Claude !), cette église était peut-être celle qui se trouvait en face du "Camp d'Isly" (les futures facultés) à l'angle de la rue Michelet à son tout début et de la minuscule rue Désiré-Dussert qui descend sur la rue Charras. Mais c'est encore bien près des remparts et assez éloigné des populations de paroissiens visées ? Peut-être aussi que c'était ailleurs ? On verra...

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(9) "Chaque jour amenait quelque nouveau don. Madame de Sonis, belle-soeur du célèbre général, fit offrande d'un joli petit ciboire d'argent que ses mains avaient revêtu d'un délicat pavillon de soie blanche. Madame Faure, femme du colonel d'Etat-Major, devenu plus tard général, fit hommage d'un très beau devant d'autel, en guipure tissé de ses mains. Madame la Duchesse de Mac-Mahon, venant prier dans la pauvre église, remit au curé un billet de 100 francs."
(extrait du texte original).



Seconde église : oui, c'est la future église espagnole !


   Quelques années se passent... "Et plus on allait, plus se faisait sentir l'incommodité de la petite église".(*)

   Car au fil des ans, l'Agha se transforme. Et très vite. S'augmentant de jour en jour, sa population triple en quelques années. C'est Alger qui déborde sur Mustapha. La rue Michelet, la rue Richelieu, la rue Sadi-Carnot se couvrent de grandes et belles maisons. Le plateau Clauzel est devenu un quartier populeux, les maisons s'étagent l'une sur l'autre dans le ravin pittoresque de Mulhouse et les collines désertes se peuplent de villas. Il devient triste de constater que les fidèles ne peuvent plus trouver place dans le petit oratoire et qu'ils sont obligés d'aller au loin remplir leurs devoirs de Chrétiens.

   "Cette situation émut le coeur de celles que la Providence a amenées à l'Agha pour y faire son oeuvre : Mesdames Wauters et de Terwangue (10). Bien que les circonstances lui présentassent quelque gêne de famille, Madame de Terwangue se résolut à construire une église provisoire, plus digne de Dieu et plus favorable au développement de la piété".(*)

   Elle achète donc au plateau Clauzel un assez vaste terrain, et met de suite en construction un édifice de 25 mètres de long sur 14 mètres de largeur, dont le bas sert de presbytère et dont la partie supérieure devient une véritable et coquette petite église. C'est elle que nous connaîtrons un jour sous le nom d'église espagnole.

(10) Vraies bienfaitrices de la paroisse (elles). Madame Wauters disparaîtra le 13 février 1902. Elle a reposé sous les dalles de l'église Saint-Charles de l'Agha. Madame Maurice de Terwangue, née Marie Wauters, décèdera le 31 mars 1926 au château de Froidcour (Belgique), dans sa 81ème année.

(*) extraits du texte original.


   

Une nouvelle colonie espagnole


   "Cependant, sitôt construite, la petite église ne répond déjà plus aux besoins d'une population de 10 à 12.000 âmes. Mais Madame de Terwangue ouvre encore une fois son trésor et achète entre la rue Clauzel et la rue Denfert-Rochereau, la place nécessaire pour la construction d'une nouvelle église" (*).

   C'est le 21 mai 1894 qu'a lieu la pose de la première pierre de la nouvelle église. Les travaux avancent rapidement, et l'inauguration solennelle de l'église Sainte-Marie Saint-Charles a lieu le 21 mai 1899, remplaçant de fait, en tant qu'église officielle de la paroisse, la modeste église à l'angle des rues Tirman et Denfert-Rochereau.

   Celle-ci était alors devenue propriété de la "Obra Pia", congrégation espagnole, et après quelques travaux elle est officiellement inaugurée à nouveau, en tant qu'église espagnole, dès le 2 avril 1899 sous la présidence de Monsieur Francisco Silvela, ministre des affaires étrangères, au nom de l'état espagnol; de Monsieur Ramon Gutierez y Ossa, chef de la section de l'oeuvre; de Monsieur Arturo Baldasano, consul d'Espagne en Algérie, et de monsieur le curé Julian Esquerro, chapelain, qui devait rester en poste jusqu'à la fermeture de 1946.

   La petite église, englobée dans les dépendances du Consulat d'Espagne, qui emplissaient agréablement les jardins entre rues Clauzel, Tirman et Denfert-Rochereau, dans son rôle d'oratoire du consulat d'Espagne et des résidents espagnols à Alger, allait "tourner" pendant un demi-siècle jusqu'à sa fermeture en 1946, "à cause des hostilités". C'est ce qu'on lit dans L'écho d'Alger de 1952. Pourquoi une fermeture "à cause des hostilités" en 1946, alors que la guerre en Algérie est terminée depuis 3 ans ? Et que l'Espagne n'a pas été directement mêlée au conflit ?

   C'est ce que nous vous raconterons une autre fois, chers amis esmmaiens, dès qu'on se sera tuyautés.



À suivre... Cliquez ici pour l'église espagnole dans de nouvelles aventures !