LA SAGA DE RADIO-ALGER / FRANCE 5

"On croyait que le puma t'avait emportée... la nuit !"

Ma carrière d'actrice à Radio Alger


Par Danielle Ferra


   Nous habitions au 21 bis rue Clauzel à Alger, derrière l'église Saint-Charles, pas très loin de la Place Hoche (la plus belle place du monde pour moi). Papa avait son atelier d'ébénisterie au 29 de la même rue, de l'autre côté de la place. Comme bon nombre de familles du quartier, nous faisions partie de la paroisse Saint-Charles.

   C'est au presbytère que je devais normalement me trouver pour mes cours de catéchisme, le jeudi matin de 10 à 11h. Les cours étaient donnés par une dame brune qui habitait l'immeuble voisin, le 21 ter, dame dont j'ai oublié le nom. Je n'aimais pas beaucoup y aller, mais j'étais "obligée", d'autant plus qu'il y avait la communion en vue, ce qui veut dire, un repas avec la famille, le prestige de ce jour, d'avoir tout le monde autour de moi, et, ce qui n'est pas négligeable pour une petite fille, de beaux cadeaux !!

   Mais voilà ! Le jeudi était également le jour de l'émission de Polène, dans les studios de Radio Alger. Dilemme ! Celle-ci avait lieu de 11 à 12h, aux mêmes horaires... et il m'était tout à fait impossible d'être aux deux endroits en même temps... dans la même matinée...

   Problème vite réglé pour ma petite conscience de l'époque, j'avoue avoir souvent donné la préférence à ma carrière radiophonique naissante, et cela sans trop d'états d'âme, et je filais directement au studio le coeur léger, et des ailes aux pieds, pour arriver à l'heure.

   Je ne sais pas si c'est du à une sorte de culpabilité remontant à cette époque (ou à un héritage génétique) mais beaucoup plus tard je me suis passionnée pour l'histoire des religions... Allez savoir ! Tous les enfants pouvaient participer à cette émission, il leur suffisait de venir, pour la plupart avec un de leurs parents (moi j'habitais le quartier je venais donc seule).

   On s'inscrivait sur place avant l'émission, on donnait tous les renseignements demandés, nom, prénom, âge, école, et à qui on dédicaçait le chant ou le poème qu'on allait réciter.

   Inutile de vous le dire, c'était mon émission préférée, d'autant plus qu'aux Sports Nautiques c'était moi la "vedette".

   Je savais qu'à cette heure-ci mon père en compagnie de ses amis, trinquait à l'amitié devant la kémia et le verre d'anisette. Il attendait que je passe, tout fier de sa fille chantant à la radio, devant ses copains. Et il attendait bien sûr sa dédicace... qu'il me réclamait si je l'oubliais !!



Mon auditoire : Papa (au centre) avec deux amis,
pas loin d'arriver aux Sports Nautiques...


   L'entrée en studio commençait très prosaïquement par un tour aux toilettes (j'y ai même été enfermée une fois, la porte s'étant bloquée j'ai eu la peur de ma vie, en pleurant toutes les larmes de mon corps, la peur d'être enfermée, et surtout de rater l'émission !!).
C'était un tour obligatoire, on nous demandait de prendre nos précautions, car une fois la porte du studio fermée, il n'était plus question de la rouvrir avant la fin de l'émission.

   En entrant dans celui-ci, sur la droite, il y avait une grande vitre qui devait faire toute la largeur du mur, avec les deux ou trois techniciens de la régie derrière. Au milieu, un grand micro de l'époque, en longueur, pendant du plafond. À gauche de la pièce, Martial Ayela (connu plus tard pour être le chef d'orchestre d'Enrico Macias) était au piano, et Michel le guitariste était juché sur son grand tabouret...

   Plus sur la gauche au fond, il y avait une cabine avec des micros et des casques qui servait pour l'enregistrement des feuilletons.

   Chaque fois je regardais avec perplexité l'épaisse couche de laine de verre qui recouvrait les murs, je me demandais à quoi ça pouvait bien servir

   Nous étions au moins 5 ou 6 enfants selon mes souvenirs, certains étaient comme moi des "habitués". Juste avant l'entrée en studio nous attendions la diffusion du petit feuilleton hebdomadaire, ensuite c'était à nous. On entrait, une petite lumière rouge nous en donnait l'ordre en haut de la porte, puis on fermait cette dernière dans le plus grand silence, on ne parlait plus que par gestes, lorsque qu'un signe de la main du réalisateur nous donnait le feu vert, l'émission commençait.

   Polène était une jeune femme blonde avec de grands cheveux pour autant que ma mémoire ne me joue pas des tours, j'étais béate d'admiration devant elle, et je n'étais pas la seule.

   A présent elle parle au micro... écoutez, rappelez vous... elle présente les enfants en leur posant les questions habituelles, quel est ton nom, où habites-tu, quel est le nom de ton école ? Comment s'appelle ta maîtresse ? Que vas-tu chanter ou réciter ? C'est pour... ? Ton papa ? Ta maman ?...

   Je ferme les yeux et je revois tout ça... Ce n'est pas sans émotion que je revis ces scènes...

   Ça y est, c'est mon tour, mon coeur bat la chamade, je n'ai pas trop de trac, je suis une "habituée" donc je joue à la grande. Je me présente, Danielle Ferra, je vais à l'école rue Tirman... je lis ma dédicace pour mon père (la dernière fois, c'était pour maman, pour la fête des mères, "maman c'est toi... la plus belle du mOOOOOnde...", chacun son tour).



Mes parents attendris... En fait, photo prise le jour de leur mariage !

   Je fais un sans faute, pour dire la poésie apprise à l'école. J'ai l'impression que ça dure une éternité, et lorsque c'est fini, ça me semble avoir été très court, trop court...

   Je suis aux anges, au cours d'une matinée, on me demande si je veux participer au petit feuilleton qui est diffusé, juste au début de l'émission avant l'entrée des enfants, il est joué par les comédiens de Radio Alger et quelquefois on a besoin de voix d'enfants. Vous pensez bien quelle a été ma réponse ! J'ai accepté sans hésiter avec grand bonheur.

   Au jour et à l'heure dite, je viens pour l'enregistrement. Inutile de vous dire que je suis excitée comme une puce !

   L'avantage de la radio, c'est qu'il n'est pas besoin d'apprendre son texte par coeur, mais il y a tout de même une petite répétition, où l'on nous donne des indications pour avoir le ton juste. Ça plus un casque, ça fait très professionnel, assez pour nous impressionner.

   Nous sommes plusieurs enfants, nous devons rire, au début nous rions en silence, on n'ose pas faire du bruit, mais une voix dans le casque nous dit qu'il faut rire et faire du bruit en riant, ce que l'on fait, on se force à rire, et à voir la tête des autres et eux la nôtre, nous n'avons plus besoin de nous forcer par la suite. Puis vient mon tour, je dois dire une phrase et l'on s'y reprend deux ou trois fois, car je l'ai dite d'un trait... "On croyait que le puma t'avait emporté la nuit", et je dois faire une pause au milieu : "On croyait que le puma t'avait emporté... la nuit ".

   Je suis très fière lorsqu'on me dit "c'est bien", mais c'est déjà fini, dommage que mon rôle n'ait pas été plus long... J'ai hâte de m'entendre jeudi prochain lors de la diffusion. Je suis à présent "comédienne en herbe" me dit-on... Et je dois dire que ça me plaît bien !

   Voilà, je ne me souviens pas du nom de la pièce, ni de ce qu'elle racontait, juste les rires et ma fameuse phrase du puma, mais une chose est sûre, ma carrière d'actrice s'étant arrêtée là, je dois être la seule à connaître encore par coeur la totalité de son répertoire !!!

   "On croyait que le puma t'avait emporté... la nuit !"

   C'est beau non ?



Danielle Ferra
Août 2005


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Mon frère Paul aux Sports Nautiques ! Lui aussi, il m'écoutait !
Derrière lui, au bar, le monsieur avec la béquille,
c'est Jean Hannotte. Il était chef de service au Gouvernement Général,
et il avait été témoin au mariage de mes parents.
Si quelqu'un de sa famille voulait bien me parler de lui, j'en serais très heureuse.